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Restaurer la tour Eiffel, et pas seulement la repeindre

 

  On repeint avec régularité la tour Eiffel. Encore en ce moment, une campagne est lancée en préparation des Jeux olympiques (actuellement en retard à cause de la présence de plomb). Cependant, tel l’éléphant au milieu de la pièce, personne ne semble voir que le problème n’est pas de la repeindre, mais de la restaurer.

  Il est vrai que cet édifice n’est pas classé monument historique, mais seulement inscrit. Il passe dans la hiérarchie patrimoniale bien après les plus modestes églises romanes de province. Certes, la tour suscite un attachement sentimental et touristique, mais force est de constater qu’on ne lui accorde que peu d’intérêt patrimonial. C’est une lourde erreur.

  La tour Eiffel a été conçue par l’architecte Stephen Sauvestre dans le cadre de l’exposition universelle de 1889. Le terme « universelle » a beaucoup d’importance. En effet, un certain nombre d’expositions internationales ont eu lieu au XIXe , à la façon de nos salons professionnels modernes réunissant les entreprises d’un même secteur industriel. Cependant, ce type de manifestations mettaient en valeur les pays industriels les plus avancés comme l’Allemagne ou l’Angleterre.

  Le Second Empire et surtout la Troisième République se sont engouffrés dans la formule des expositions dites universelles. Aucune n’a eu autant de retentissement que celles organisées à Paris en 1889 et, surtout, en 1900. Ces grandes expositions sont universelles, non pas au sens géographique, mais par l’ambition d’associer toutes les composantes de l’esprit de création et d’invention. En pratique, ces expositions ajoutaient à l’industrie les beaux-arts, domaine où la France avait une grosse avance et qui avait dans notre pays la taille d’une véritable industrie. En réalité, il y a là plus qu’une stratégie de prestige : c’est aussi et surtout un état d’esprit.

  À la Belle Époque, l’idéal républicain associait dans un même optimisme émancipateur le progrès scientifique et le déploiement des arts. L’idée de Sauvestre reflète parfaitement cette philosophie. Il a voulu, en accord avec le commanditaire, Gustave Eiffel, que la tour soit une prouesse technique. En même temps, il a énormément travaillé son profil d’ensemble et sa décoration pour qu’elle soit élégante, pleine de fantaisie, presque festive ; bref, que ce soit aussi une œuvre artistique. En particulier, le premier étage a été enrichi d’une somptueuse ceinture faite de sortes de marquises, magnifiquement décoratives. Le sommet a été doté d’une coiffe (arceaux avec peu de prise au vent) qui faisait fonction de dôme terminal.

  Un demi-siècle plus tard, le goût a changé. Un classicisme brutal et épuré prévaut. Adopté à grande échelle par les pays totalitaires, ce style est qualifié par extension, mais non sans raison, d’art fasciste (la France était républicaine). C’est le style qui inspire les pavillons de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique lors de l’exposition internationale de 1937. C’est en vue de cette exposition qu’on détruit le riant palais du Trocadéro pour ériger à la place le morne palais de Chaillot (bâtiment qu’Hitler vient voir en priorité lors de sa visite en 1940). C’est également à cette occasion qu’on dépose toutes les décorations de la tour Eiffel.

  Dans cette époque de brutalisation, ennemie de la fantaisie, la tour devient ainsi un objet exprimant quelque chose de purement technique. Elle prend l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui, semblable à un grand pylône EDF. Il serait temps de prendre conscience de l’état d’appauvrissement de la tour et d’engager une réflexion sur sa restauration. Ce serait respecter ses concepteurs. Après tout, le droit moral des auteurs est une composante de la gestion du patrimoine. Ce serait aussi restituer à la tour son charme et sa beauté d’origine.

  Certes, la charte de Venise ne permettrait pas de revenir à un état antérieur si autre chose avait été construit à la place. Mais, en l’occurrence, les décors ont juste été déposés sans que rien ne les ait remplacés. Rien ne s’oppose donc à une restitution de l’état d’origine. Une telle restauration aurait aussi un sens politique : se démarquer de la filiation de la funeste exposition de 1937, renouer avec la mémoire de cette jeune République qui associait les arts et les sciences dans une même conception heureuse du progrès.

  Certaines personnes sont cependant attachées à la tour Eiffel dans son apparence actuelle. Plusieurs raisons y concourent. La première est que, beaucoup, surtout dans les milieux artistiques, sont encore influencés par une culture héritée du XXe siècle. Cet état d’esprit pousse à penser que plus une forme est dépouillée, épurée, minimale, plus elle est respectable, plus elle est moderne. Le bon goût, a-t-on fini par croire, se distinguerait du goût populaire par sa réserve, par sa méfiance à l’égard de toute fantaisie. L’erreur dans ce cas est d’appliquer les préférences esthétiques d’une époque à une autre. Cela s’appelle un anachronisme.

  La Belle Époque a produit un art extrêmement abouti, mais qui n’a rien de minimaliste et c’est lui qui est légitime sur la tour Eiffel. Je prends un exemple dans un autre domaine. La galerie qui constitue le premier étage de la façade de Notre-Dame comporte une série de rois de Judée. Ils sont à touche-touche, vraiment comme des sardines. Tous ces rois ont été détruits par la Révolution et resculptés sous la direction de Viollet-le-Duc. Si nos adeptes du bon goût avaient été à la place de l’illustre architecte, nul doute qu’ils se seraient abstenus. Ils auraient préféré montrer la structure à nu, véritable essence de l’architecture selon certains, plutôt qu’un décor jugé inauthentique. Pourtant, quel bonheur de voir à nouveau ces rois !

  Une autre raison encore moins défendable est l’habitude. En effet, on s’acclimate aux monuments en l’état comme à des personnages familiers. Quand un proche se rase ou, au contraire, se fait pousser la moustache, cela fait bizarre un moment. Les gens sont habitués à la tour Eiffel actuelle pour les mêmes raisons. Cependant, ce serait mal les prendre en considération que de limiter leur point de vue à ce premier réflexe. En résumé, seuls le minimalisme hérité du XXe siècle et l’habitude s’opposent à ce que l’on examine la possibilité d’une restauration de la tour Eiffel.

  C’est ce qu’il faut faire !

 


Pierre LAMALATTIE Juin 2021
administrateur Amis du Champ de Mars