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Le pont d'Iéna cumule les erreurs écologiques, patrimoniales et de gestion de flux des piétons et des véhicules

 

 Je reprends ici les divers aspects relatifs au pont d’Iéna, déjà évoqués dans les fiches précédentes. Pardon pour les répétitions, mais je crois utile de disposer d’une vue d’ensemble de cette mesure emblématique du projet.

  Sur le plan patrimonial, le fait d’encombrer le pont d’Iéna de containers et de végétation n’est pas une bonne idée. Ce pont néoclassique est encadré par quatre cavaliers (gaulois, romain, grec et arabe), avec des signatures prestigieuses comme celle de Préault. Son inspiration a indiscutablement quelque chose d’héroïque. L’ensemble s’accorde mal avec les petites choses dont on va le verdir. Imaginerait-on qu’on remplisse les allées de Versailles de végétation au prétexte de les rendre plus vertes ? C’est une grave erreur de compréhension de ce qu’est une perspective à la française. Au lieu de glisser, le regard va désormais être arrêté. La minéralité de la chaussée peut, certes, être critiquable sur le plan thermique, mais elle apporte une inégalable impression de clarté et d’espace.

  Sur le plan des flux de piétons : le pont d’Iéna possède de très larges trottoirs pouvant accueillir d’importants flux de piétons. Ce qui entrave leur progression, ce sont les étals des vendeurs à la sauvette qui prennent parfois beaucoup de place. Cependant, à certaines heures, la présence de voitures sur la chaussée contribue au sentiment de sécurité des piétons. En effet, quand on est seul ou vulnérable, on apprécie de rester en vue d’un minimum de passage. Est-il bien raisonnable de piétonniser ce pont au cœur d’un énorme bloc allant du fond de la place du Trocadéro au parvis de l’École militaire ? Il est trop facile de réduire a posteriori la sécurité à une question de police ou de vidéosurveillance : cette question exige en amont un minimum d’anticipation urbanistique.

  Ajoutons à cela que les espaces de circulation des piétons seront plus étroits sur le futur pont que les trottoirs, à l’heure actuelle. En réalité, les piétons seront invités à marcher sur la pelouse hors-sol. Cependant, prévoir l’essentiel de la surface de ce pont en pelouse, alors que c’est un goulot de passage, expose à sa transformation en terre battue par temps sec et en gadoue lorsqu’il pleut.

  Sur le plan des flux de voitures. René Girard souligne l’importance des boucs émissaires, aussi regrettable soit-elle, dans la constitution des groupes humains et des sociétés. On a parfois l’impression que dans le Paris d’aujourd’hui, les automobilistes en tiennent lieu, au-delà du raisonnable. Ainsi, une étude d’impact trafic a-t-elle été conduite pour évaluer les conséquences de la fermeture du pont d’Iéna. Elle indique que la fermeture de ce pont, pourtant élargi à deux reprises, ne pose pas de problème, car le trafic se reportera sur d’autres voies, comme les Champs-Élysées.

  Mais peu après, une autre étude menée pour le projet d’aménagement des Champs-Élysées concluait symétriquement que la réduction du nombre de voies des Champs-Élysées ne diminuerait pas le temps de parcours entre la Concorde et l’Arc de triomphe (au contraire, il y aurait un gain d’une minute), car le trafic se reporterait sur le pont d’Iéna. Un minimum de sérieux et de respect serait souhaitable dans cette dimension du projet qui n’est pas sans inquiéter nombre d’habitants.

  Sur le plan écologique, la végétalisation du pont d’Iéna est un contresens total. La culture hors-sol de végétaux, de pelouses entières et même d’arbres est, certes, une prouesse technique, mais c’est aussi le comble de l’artificialisation. Faut-il rappeler que la chaussée du pont n’a rien à voir avec un sol digne de ce nom et qu’il faut des infrastructures complexes pour suspendre la végétation et la gérer dans des contenants ad hoc ? Il faut en outre être aux petits soins de cette végétation en situation très éloignée du milieu naturel. Il convient de la surveiller, de l’arroser, de la 3 nourrir, de drainer les bacs et probablement traiter les maladies qui ne manqueront pas de s’intéresser à ces plantes affaiblies. C’est évidemment tout sauf économe et écologique. Comment pourrait-on critiquer l’élevage de tomates hors-sol dans les pays du Nord, dénoncer leur caractère industriel, coûteux, artificiel, sans parler de leur manque de goût, et, dans le même temps, faire pire en plein Paris au nom de l’écologie ? Les responsables de ce projet croient naïvement être écologistes. Il faut leur expliquer qu’ils ont tout faux.

  Ajoutons à cela que s’il est question d’apporter une contribution au rafraîchissement de la ville en été, la première mesure devrait être la remise en eau des bassins du plateau Joffre. En effet, c’est sur un plan d’eau que l’évapotranspiration atteint son maximum.

  Certains invoquent la nécessité de favoriser la forêt à petite ou à grande échelle, où que l’on soit, en ville ou à la campagne. On aurait tort cependant de penser qu’on peut se donner bonne conscience avec une forêt miniature comme celle du pont d’Iéna. Et d’ailleurs, a-t-on vraiment besoin de forêts supplémentaires en France ? Le croire serait ignorer que la France connaît depuis des décennies une extension massive et continue de sa forêt, extension d’ailleurs problématique sous de multiples aspects (stérilisation du milieu rural, risque d’incendies, d’épizooties et de maladies à grande échelle, etc.).

  Autre dimension très importante : la qualité de l’air à Paris. On sait l’importance accordée par la municipalité et par un certain nombre de Parisiens à ce sujet. Le renouvellement de l’air dans la capitale est une variable importante. Il y a des endroits où les flux météorologiques sont ralentis par de nombreux obstacles et peu sensibles au niveau du sol. Le cours de la Seine, au contraire, est presque lisse et dégagé. Il constitue une sorte d’autoroute du renouvellement de l’air. Dans ces conditions, il est peu recommandé d’implanter un rideau d’arbres en travers du pont d’Iéna,

 


Pierre LAMALATTIE Juin 2021
administrateur Amis du Champ de Mars