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Portraits d'été au Champ-de-Mars

Connaissez-vous Philippe, Joséphine et Claude,  Mark ? Le mois d'août nous a paru la "belle époque" pour vous en dire un peu plus sur ces trois habitués du Champ-de-Mars...

 

 

1 - Cendrillon au Champ-de-Mars !

Il est le seul à proposer ça à Paris, le dernier des Mohicans. Et c’est sur le Champ-de-Mars qu’il propose ses services. Son lieu de rendez-vous est immuable, à quelques pas du pilier-Est de la tour Eiffel.

En réalité, c’est plutôt « ils » qu’il faudrait écrire. Car ils sont deux. Philippe, le cocher et Nicety, son cheval. Ensemble, ils emmènent les promeneurs découvrir les hauts lieux de la capitale. Selon l’usage jusqu’au 19e siècle : au pas et au son des sabots, dans une confortable calèche.

Un service disparu de Paris depuis 40 ans !

Lorsqu’en 2006, Philippe décide de relancer les promenades en calèche à Paris, celles-ci ont déjà disparu depuis quarante ans. Il part de zéro et apprend tout sur le tas. Il recherche les chevaux les plus adaptés à son projet, des chevaux de trait venus d’Amérique du nord ou des shires anglo-saxons. Des chevaux très hauts, comme Nicety un superbe percheron qui affiche 1m80 au garrot. L’entrepreneur conçoit des circuits attrayants pour les touristes, de durée variable : une heure pour aller aux Champs-Élysées via le pont Alexandre III et le Grand Palais. Pour Notre-Dame, il faut compter deux heures trente. 

Rouler carrosse à Paris

Les échanges avec Nicety se font à voix douce et posée, selon quelques formules surprenantes : «Vas-y, poussin ! », « Mets-toi un peu à gauche, bébé ! ». Le poupon - qui pèse quand même 850 kilos - a l’oreille fine : malgré le bruit du trafic il s’exécute parfaitement, d’un mouvement calme et assuré. Impressionnant !

Philippe n’est pas moins professionnel que Nicety. En plus de la conduite, de son attelage, il se fait guide touristique et photographe. Il désigne les Invalides « où se trouve le tombeau de Napoléon » puis le pont Alexandre III « un cadeau de la Russie à la France », se cantonnant à l’essentiel. Ce jour-là, la famille de touristes anglais qu’il transporte s’extasie de tout ! 

C’est sur le pont Alexandre III précisément que Philippe est le plus sollicité par ses clients pour des photos: « J’ai un carrosse de style Cendrillon tout blanc qui plaît beaucoup pour les demandes en mariage. Beaucoup sont faites sur le pont ! ». Philippe se souvient avoir promené 186 couples fraîchement mariés, et mis en scène au moins 600 demandes en mariage. Ces jours-là, Nicety reste à l’écurie. Sa robe noire ne convient pas à la circonstance et c’est alors un collègue à la robe blanche qui le remplace.

Bienveillance pour un hors-la-loi ?

Dans les rues de Paris, Philippe mène le plus souvent sa calèche au pas. Elle ne passe pas inaperçue. Passants, livreurs, consommateurs en terrasse, tous lèvent les yeux, sourient, lèvent le pouce en signe d’approbation ou photographient.

Avec l’administration et la police, tout n’a pas toujours été facile pour Philippe et sa société « Paris Calèches » surtout dans les années 2006-2007. Contraventions - notamment pour stationnement illégal au pied de la tour Eiffel -, convocations au tribunal, avertissements ont été autant d’entraves. Philippe a parfois dû ruer dans les brancards. Et s’en est sorti.

La crise du Covid, une catastrophe !

Mais les temps ont changé. L’entreprise florissante jusqu’en 2015, a subi de plein fouet les vicissitudes de l’actualité : attentats terroristes, manifestations, crise du Covid et confinement. « Mon chiffre d’affaires n’est jamais remonté. En 2020, il a baissé de 78%, et nous étions encore à - 46% en 2021. » En 2022, la chute devrait se limiter à 10 ou 15%. Les touristes sont revenus mais sans atteindre encore les effectifs d’avant.

Les demandes sont moins fréquentes et deviennent parfois difficiles à satisfaire » Il me faut 5 heures pour atteler, dételer et venir avec la calèche et le cheval sur le Champ-de-Mars. Pour une seule réservation d’une heure, ce n’est pas rentable », déplore Philippe. 

Trois pommes pour deux !

A l’ombre des grands arbres de l’avenue Joseph Bouvard, Philippe et Nicety goûtent à présent le calme de cette belle après-midi ensoleillée. Il est l’heure de rentrer. Débarrassé de ses harnais, le puissant cheval accompagne du regard Philippe qui monte la calèche sur la remorque. Philippe attrape ensuite trois pommes jaunes dans un sac posé à l’arrière du camion. Il les prend l’une après l’autre dans sa main, croque une fois dedans puis donne le reste à Nicety. C’est un arrangement entre eux. Depuis quinze ans. 

C.R. - Août 2022

 

Crédits photos : Corinne Roy

 

2 - Du neuf avec du vieux :  des flonflons au Champ-de-Mars

Depuis peu, on peut entendre dans le parc le murmure discret d’un orgue de barbarie. Claude et Josiane, deux enfants de Paris amoureux de musique mécanique, s’installent désormais chaque mercredi après-midi à côté du manège plus que centenaire (1913). L’orgue et le manège, fonctionnent l’un et l’autre à la manivelle. N’étaient-ils pas faits pour s’entendre ?

Le « vieux-Paris » est toujours là !

C’est Josiane qui tourne en chantant les airs, tandis que Claude déploie les cartons perforés pliés en accordéon. Entraînés devant les échappements du soufflet, ils vont produire la musique. Une chanson par carton, ils en ont 250 au total. De quoi assurer huit heures de musique.  Chansons des rues, du vieux  Paris des années 30, des valses-musettes des années 40 (Ah, le petit vin blanc) mais aussi des succès plus récents de Gainsbourg, Ferrat ou Guy Béart. Et puis, « La tour Eiffel est toujours là », cet air oublié qui s’achève ainsi : « Y a de l’espoir, mesdames. La tour Eiffel…du grand Paname, la tour Eiffel est toujours là ! »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           C'est nouveau ?

Vêtue d’une longue robe rouge, coiffée d’une casquette Poulbot et portant mitaines en résille noire, Josiane est clairement une enfant du vieux Paris. Elle aime mieux chanter que parler : « On n’a rien à raconter de plus que ce qu’on fait ! » Et d’ajouter « ce n’est que du bonheur partagé !».

Partagé avec les enfants qui, étonnés, s’approchent. A l’heure d’Internet et des jeux vidéo, ils s’interrogent : « c’est quoi cette boite qui fait de la musique, c’est nouveau ? ». En passant, ils échangent avec Josiane un petit geste de la main, en signe de complicité.

Il y a aussi les plus « âgés » devenus des adeptes du mercredi après-midi, pour qui les mélodies font resurgir des moments disparus. Josiane et Claude estiment qu’ils se doivent d’être au rendez-vous, chaque mercredi, pour ne pas décevoir ce public fidèle.

Un orgue qui a 82 ans

Claude donne volontiers des informations techniques : L’orgue utilisé au Champ-de-Mars, de taille moyenne, date de 1940. Il explique que, dans la profession, ils sont appelés les « tourneurs » (puisqu’ils tournent la manivelle) et qu’il existe des orgues très élaborés qui peuvent jouer 35 notes de musique à la fois. 

En arrière de la chanteuse et de l’orgue, Claude range soigneusement les nombreux cartons perforés apportés pour offrir aux passants un choix diversifié. Ces cartons sont vendus au mètre, et chaque mètre coûte 10 euros à l’achat, explique-t-il. Le carton en accordéon de « Ah le petit vin blanc !», grand succès populaire dans les guinguettes d’après-guerre, fait ainsi 14 mètres. 

Jusqu’à présent, nos deux silhouettes du Paris d’autrefois allaient chaque semaine aux Buttes-Chaumont, où ils ont « leur » public depuis des années. Ce n’est que récemment qu’ils ont décidé de venir au Champ-de-Mars. Pour Josiane, un clin d’œil ému à son enfance, lorsqu’elle venait voir la tour Eiffel avec sa grand-mère.

Nostalgie, émotion, partage et bonne humeur, c’est ce que Josiane et Claude nous apportent au Champ-de-Mars. Allez-les à leur rencontre ! Ils ne vous interdiront certainement pas de chanter avec eux !

 

C.R. - Août 2022

Crédits photos : Corinne Roy

 

 

 

 

3 - Vous avez dit « Belle Époque » ? 

En été, la lune se couche à droite de la tour Eiffel, lorsqu’on la contemple du Champ-de-Mars. Mark Temlett le sait bien. C'est  le parc de son enfance. 

Ses parents habitaient le 15ème. Allant tous les jours à l’école dans le 7ème, il traversait le Champ-de-Mars deux fois par jour, en toutes saisons.

 Tant de bons souvenirs

Il s’en souvient comme d’un endroit plutôt désert et sablonneux.

Il y avait le Guignol, les petits ânes pour se promener. Il y avait aussi un jeu en forme de girafe, aujourd’hui disparu, qu’avec le recul, il juge hyper dangereux : « on revenait à la maison les genoux couverts de bleus ».

Il y avait les gardiens et la réglementation : « lorsqu’on traversait à vélo, le gardien nous obligeait à mettre pied à terre ». 

Les pelouses étaient interdites et il fallait jouer avec lui au chat et à la souris : « On courait vite pour le provoquer et l’entendre siffler ». Un vrai plaisir.

C’était dans les années 80. Peu à peu, l’atmosphère a changé.  Mark se souvient, les derniers gardiens n’avaient plus le cœur à faire la police. On les a supprimés.

Un Champ-de-Mars méconnaissable

 Adulte, Mark quitte le quartier pour découvrir le monde. De retour dans les années 2010, c’est « le choc ». Tout a changé, l’endroit, autrefois peu fréquenté, est plein de monde, des gens de toutes sortes.  Et l’on s’assoit sur les pelouses jadis sacrées !

C’est alors que le jeune homme s’engage dans la voie artistique. Il commence par des bandes dessinées, des dessins en noir et blanc.

Lors du premier confinement, il est chez ses parents, à deux pas du parc redevenu désert.  Il s’y promène, regarde l’herbe pousser sans retenue, croise des animaux. C’est à ce moment-là qu’il dresse son portrait du Champ-de-Mars. Cela fait longtemps qu’il avait un tel projet en tête.

Très colorée, proche de l’univers de la bande dessinée, foisonnante de détails et de clins d’œil, l’œuvre montre l’état « avant-confinement » du parc dominé par la tour Eiffel. Au premier regard, l’atmosphère paraît bon enfant et paisible. Un couple de touristes amoureux assis sur l’herbe contemple la grande Dame de fer dont ils ont rêvé depuis si longtemps, Mais le dessinateur ne tarde pas à nuancer la première impression :  il entoure le couple d’une kyrielle de personnages de toutes espèces : musiciens bruyants, vendeurs de babioles ou de faux champagne, pickpockets, joueurs de jeux de hasard, chiens en liberté…

De quelle « belle époque » parlez-vous ? 

Mark a appelé son tableau « Belle Époque » mais ne pense pas pour autant avoir pris parti. Il a aimé le Champ-de-Mars de son enfance, plus paisible, mais souligne : « J’ai juste voulu montrer la réalité de l’endroit aujourd’hui, sans aucun jugement de valeur ». C’est l‘air du temps qu’il veut rendre : « Si j’avais été peintre du temps de Napoléon, j’aurais dessiné l’artillerie faisant des exercices avant de partir en guerre. Ou bien, plus tard, j’aurais représenté une exposition universelle ».

Aux murs d’une galerie spécialisée dans le street art du Village suisse*, l’œuvre de Mark a attiré le regard de nombreux riverains du Champ-de-Mars pendant le confinement. C’était bien un passé proche mais révolu qu’ils y voyaient alors.

Aujourd’hui, les bataillons de touristes sont revenus au Champ-de-Mars et, beaucoup de monde gravite à nouveau autour d’eux. On s’interroge : comment le parc sera-t-il demain ? La "belle époque", c’était quand exactement ?

C.R. - Août 2022

 (*) Ensemble d'antiquaires et de galeries d'art situé à deux pas du Champ-de-Mars.